À deux cents mètres de la gare de Genova Piazza Principe, écrasée entre les voies ferrées et la route surélevée, il y a une villa Renaissance avec un jardin à l’italienne et une fontaine de Neptune. Vue de l’extérieur, elle ressemble à une erreur d’urbanisme. C’est le contraire : quand elle fut construite, en 1521, ce jardin finissait sur l’eau, et celui qui l’habitait pouvait se pencher et compter ses propres galères amarrées sous la maison.

Celui qui l’habitait, c’était Andrea Doria, amiral, condottiere et homme le plus puissant de Gênes pendant quarante ans. La villa n’était pas une résidence de campagne : c’était le quartier général d’une puissance navale privée au service de l’empereur Charles Quint.

J’ai mis cet article après les trois palais musées parce que c’est l’étape que presque tout le monde saute, et parce qu’elle contient selon moi la fresque la plus impressionnante de la ville.

Un amiral qui s’acheta une ville

En 1528 Andrea Doria fit la chose qui lui garantit tout le reste : il changea de maître. Jusqu’à cette année-là il commandait les galères au service du roi de France ; en juin 1528 il passa à l’empereur Charles Quint, en emmenant la flotte avec lui, et en échange il obtint pour Gênes l’indépendance de la France et pour lui-même la position d’arbitre de la République.

Il ne prit jamais le titre de doge et ne gouverna jamais formellement. Il se fit appeler censore, c’est-à-dire contrôleur, et la République lui conféra le titre de « père de la patrie ». La villa fut construite et décorée dans les années où ce pouvoir se consolidait, et elle est tout entière un discours politique construit avec de la peinture.

façade de la villa du prince à gênes vue depuis le jardin

La Chute des Géants, c’est-à-dire un autoportrait déguisé en mythe

Qu’est-ce que cela veut dire, mettre Jupiter au plafond de chez soi ? En 1533 Perino del Vaga peignit sur la voûte d’une salle de l’étage noble la Chute des Géants : Jupiter assis dans le ciel lance ses foudres et les géants rebelles tombent vers le bas, c’est-à-dire vers celui qui regarde, dans une masse de corps qui semblent sortir du cadre.

Le sujet venait des Métamorphoses d’Ovide et n’importe qui, dans la Gênes du XVIe siècle, savait le lire : Jupiter c’est Andrea Doria, les géants sont ses adversaires politiques, la punition est celle qui échoit à qui se révolte contre l’ordre établi. Ce n’est pas une allégorie à déchiffrer, c’est un avertissement.

Perino del Vaga était un Florentin formé dans l’atelier de Raphaël, et à Rome il avait travaillé aux Loges du Vatican. Il arriva à Gênes en 1528 comme réfugié, après le sac de Rome de l’année précédente, et il apporta avec lui tout le répertoire romain : grotesques, stucs, figures michelangelesques. La villa fut son chantier principal et le resta pendant une décennie.

frise peinte par perino del vaga avec un cortège triomphal dans la villa du prince

À lire aussi : sa formation se comprend mieux quand on connaît l’ironie de Raphaël dans l’École d’Athènes.

Les autres salles : les dieux, les ancêtres et les grotesques

Perino ne peignit pas une seule salle. Dans la loggia des Héros il y a les portraits des ancêtres Doria, une galerie de famille qui construit après coup une dynastie ; dans la salle des Triomphes militaires il y a les histoires des rois de Rome ; ailleurs il y a des grotesques, des frises et des stucs dorés qui reprennent les modèles de la Domus Aurea redécouverte peu avant.

Regarde le rapport entre la peinture et le stuc : dans les meilleures salles le cadre modelé en relief continue dans la figure peinte sans interruption, et on ne comprend pas où finit le plâtre et où commence la couleur. C’est un effet que Perino avait appris au Vatican et qu’il porte ici à son maximum.

voûte peinte à fresque avec un cadre en stuc dans la villa du prince à gênes

Les tapisseries de Lépante, qui sont une chronique en laine

Que faisait un Génois à la bataille qui arrêta les Ottomans en Méditerranée ? Les salles de la villa conservent une série de tapisseries consacrées à la bataille de Lépante, livrée le 7 octobre 1571, où la flotte de la Sainte Ligue défit celle des Ottomans. Les Doria y étaient : Giovanni Andrea Doria, petit-neveu d’Andrea, commandait l’aile droite du dispositif chrétien.

Les tapisseries furent tissées sur commande de la famille pour célébrer cette journée, et elles valent pour une raison précise : elles racontent une bataille navale avec la précision de qui veut documenter des positions et des manœuvres, et pas seulement exalter les vainqueurs.

Lépante revient souvent dans l’art italien, et sous une forme à laquelle on ne s’attend pas : dans les oratoires de Palerme Giacomo Serpotta la modela en stuc blanc sur un mur entier, avec les galères et les canons faits de plâtre.

salle de la villa du prince avec les tapisseries aux murs

Le jardin et la fontaine de Neptune

Le jardin à l’italienne qui descend vers la mer fut refait à plusieurs reprises et conserve sa structure en terrasses. Au centre se dresse la fontaine de Neptune, avec la statue du dieu sculptée en 1599 par Taddeo Carlone : Andrea Doria se faisait représenter en Neptune depuis au moins un demi-siècle, et voici le dernier chapitre d’une identification que ses contemporains connaissaient bien.

Du jardin d’origine, qui arrivait à l’eau, il reste une partie. Le chemin de fer et la route surélevée ont coupé le reste, et le voir aujourd’hui demande un petit exercice d’imagination : là où passent les trains il y avait la plage.

fontaine de neptune dans le jardin de la villa du prince à gênes

Informations pratiques

Données vérifiées le 3 septembre 2026 sur le site officiel doriapamphilj.it. Les prix et les horaires changent : revérifie avant de partir.

Billets. Le plein tarif coûte 11 euros et comprend le palais et le jardin. Le tarif réduit coûte 9 euros et revient aux étudiants jusqu’à 26 ans, aux plus de 65 ans, aux adhérents du FAI et aux journalistes munis d’une carte. Les enfants jusqu’à 6 ans entrent gratuitement.

Horaires. La villa ouvre tous les jours 10.00-18.00 et la dernière entrée est à 17.00. Elle ferme le 1er janvier, le dimanche de Pâques et le 25 décembre.

Comment y aller. Depuis la gare de Genova Piazza Principe on y arrive à pied en cinq minutes, en montant vers la via San Benedetto. L’arrêt de métro Principe est le plus proche.

Combien de temps cela demande. Une heure et demie pour le palais et le jardin. Une petite heure pour le seul étage noble.

Par où continuer

La Villa du Prince est la première étape de la deuxième journée de l’itinéraire de Que voir à Gênes en 2 jours, qui se poursuit avec le cimetière monumental de Staglieno.

Cette villa précède le système des Rolli et en est le modèle : ce qu’étaient ces palais et quand on les visite, c’est Les palais des Rolli à Gênes qui le raconte.

Photographies de IuMaLiPe, Superchilum, Sailko et Giovanni Dall’Orto de Wikimedia Commons, licences CC BY-SA et Attribution.