Au croisement de la via del Quirinale et de la via delle Quattro Fontane, là où la circulation ne s’arrête jamais et où quatre fontaines du XVIIe siècle sont posées contre les angles des immeubles, il y a une façade qui bouge. Elle avance et recule comme une étoffe tendue, et au-dessus de la porte elle porte une date gravée : MDCLXVII, 1667.

C’est l’église de San Carlo alle Quattro Fontane, que tout le monde à Rome appelle San Carlino. C’est le premier édifice que Francesco Borromini ait construit seul, et c’est aussi le chantier encore ouvert le jour de sa mort.

Cent mètres plus loin, dans la même rue, se trouve Sant’Andrea al Quirinale du Bernin. Les deux églises se regardent de près, et mises côte à côte elles racontent le baroque romain mieux que n’importe quel manuel.

Celle-ci, pourtant, se visite en vingt minutes et ne coûte rien.

la façade ondulée de San Carlo alle Quattro Fontane vue du carrefour

À quel point elle est petite

L’église mesure environ vingt mètres de long sur douze de large. Ce sont les dimensions d’un grand appartement, pas d’une église romaine.

De là vient le diminutif affectueux que tout le monde emploie, et de là vient aussi la comparaison que les sources répètent depuis toujours : sa surface tiendrait dans l’un des quatre piliers qui soutiennent la coupole de Saint-Pierre. C’est une façon de parler et non une mesure relevée, mais elle dit plus que n’importe quel chiffre : ce qui au Vatican est un morceau de mur est ici un édifice sacré entier, coupole comprise.

Pourquoi un architecte de presque trente-cinq ans accepte-t-il une commande aussi modeste ? Les commanditaires étaient les Trinitaires déchaussés espagnols, un ordre sans argent. Borromini a proposé de travailler pour eux sans honoraires, parce qu’après des années passées à dessiner pour d’autres, c’était l’occasion de signer quelque chose de son propre nom.

Résultat : les matériaux sont pauvres autant par choix que par nécessité, brique, travertin, stuc. Pas un marbre coloré, pas une dorure qui attire l’œil. Dans une ville qui se remplissait au même moment de marbres polychromes, c’était presque une déclaration.

Le chantier qui traverse toute sa vie

La commande arrive en 1634. Les bâtiments du couvent et le cloître précèdent l’église, parce que les frères devaient y habiter entre-temps ; l’église est bâtie entre 1638 et 1641 et consacrée en 1646.

Puis il se passe une chose qu’il vaut la peine de garder en tête en regardant la façade : pendant plus de vingt ans, cette façade n’existe pas. Borromini ne s’y met qu’en 1664, à la fin de sa vie, et en 1667 il meurt avant de la voir terminée.

C’est son neveu Bernardo Borromini qui l’achève d’après ses dessins, au cours de la décennie suivante ; la statue de saint Charles Borromée entre dans la niche centrale vers 1680.

La date gravée sous la corniche, ce 1667 qu’on lit depuis la rue, est donc à la fois l’année d’achèvement du registre inférieur et l’année de sa mort.

la coupole ovale de San Carlino avec ses caissons en croix, hexagones et octogones

Pourquoi elle paraît plus haute qu’elle ne l’est

On entre, et la première impression est celle d’un espace plus grand que ce que l’extérieur promettait. Comment une église large de douze mètres fait-elle pour ne pas sembler étroite ?

L’intérieur est entièrement blanc : aucune couleur ne fragmente les surfaces, donc l’œil lit l’espace comme un bloc unique. Le plan n’est ni un cercle ni une croix, mais un ovale obtenu en pliant les murs, et les murs ne restent pas immobiles : ils rentrent et ressortent, avec des colonnes qui les accompagnent au lieu de les scander.

Il y a ensuite la coupole, et c’est la raison d’entrer. Elle est ovale, et ses caissons ne sont pas tous identiques : des croix, des hexagones et des octogones s’emboîtent et rapetissent à mesure qu’ils montent vers la lanterne. C’est le procédé qui étire la coupole vers le haut.

La lumière vient de la lanterne et de fenêtres qu’on ne voit pas, cachées derrière le bord de l’ovale : la coupole semble s’éclairer toute seule.

Regarde-la une bonne minute, la tête en arrière. C’est ce que les visiteurs manquent le plus souvent, parce qu’on entre, on fait le tour de la salle en trente secondes et on ressort.

Le cloître, où l’on comprend la méthode

De l’église on passe dans le cloître, et c’est là que la méthode de Borromini se lit sans aucune explication.

La cour est minuscule. Un cloître normal aurait quatre angles droits, et dans un espace aussi étroit ces angles auraient donné l’impression d’une cage. Borromini les abat : aux angles, les colonnes se déplacent en diagonale et le périmètre devient un octogone allongé, si bien que le regard file au lieu de buter.

Les colonnes sont simples, le garde-corps de l’étage alterne des balustres droits et renversés, et au centre il y a un puits. Il n’y a pas un seul matériau précieux dans toute la cour.

le cloître de San Carlino avec son puits au centre et ses angles abattus

La crypte et la tombe qu’il n’a jamais occupée

Sous l’église se trouve la crypte, qui reprend le plan du dessus avec des voûtes basses et des murs creusés de niches. Elle est aussi blanche que l’église et presque toujours vide : un après-midi de semaine, on peut y rester seul.

Sur un côté s’ouvre une petite chapelle octogonale. Borromini l’avait pensée pour sa propre sépulture.

Il n’y a jamais été déposé. Le soir du 1er août 1667, après des mois difficiles, il se blesse avec sa propre épée, et il meurt le matin du 2 août, après avoir dicté ses dernières volontés. Il demande à être enterré dans une autre église, San Giovanni dei Fiorentini, dans la tombe même de Carlo Maderno : le parent qui l’avait amené à Rome quand il était jeune et lui avait appris le métier.

Au-dessus de sa première œuvre, il reste donc une pièce vide qui l’attendait.

la crypte de San Carlino avec ses voûtes basses et ses niches blanches

Informations pratiques

Données vérifiées le 30 août 2026 sur le site de l’église, tenu par les Trinitaires.

Billets. L’entrée est libre. À l’intérieur, un tronc recueille les dons pour l’entretien, ce qui n’est pas un détail ici : la communauté est petite et le bâtiment est fragile.

Horaires. En semaine de 10h00 à 13h00 et de 15h00 à 17h00 d’octobre à avril, de 16h00 à 19h00 de mai à septembre. Le week-end l’église est fermée aux visites ; la messe du dimanche est à 11h00. Les groupes qui veulent venir en dehors de ces horaires doivent en faire la demande sur le site.

Ce qui se visite. Église, sacristie, cloître et crypte. La capacité est d’environ quarante-cinq personnes, donc en haute saison il peut arriver d’attendre quelques minutes dehors.

Audioguide. Il s’écoute sur son propre téléphone, sans location.

Comment y aller. Via del Quirinale 23. La station de métro la plus commode est Barberini (ligne A), d’où l’on remonte la via delle Quattro Fontane en cinq minutes. Depuis Repubblica, c’est la même distance de l’autre côté.

Combien de temps. Vingt minutes pour l’église, le cloître et la crypte sans courir. Une heure si tu ajoutes Sant’Andrea al Quirinale, qui est dans la même rue.

Quand y aller. En début d’après-midi, quand la lumière entre par la lanterne et que la coupole se détache du reste.

Deux cents mètres plus bas, dans la même via delle Quattro Fontane, il y a le palais Barberini : le chantier où Borromini avait travaillé comme collaborateur et où il a laissé son escalier hélicoïdal, aujourd’hui Galerie nationale d’art ancien, avec la Fornarina de Raphaël et deux Caravage. Le billet se réserve en ligne.

À voir dans les environs

À cent mètres, dans la même rue, se trouve Sant’Andrea al Quirinale du Bernin : même époque, même voie, budget et résultat opposés. C’est la comparaison qui raconte la rivalité entre le Bernin et Borromini mieux que n’importe quelle anecdote.

En descendant vers la place Barberini, il y a le palais Barberini et ses œuvres, la fontaine du Triton et la fontaine des Abeilles, toutes dans un rayon de trois cents mètres.

De l’autre côté du centre, place Navone, il y a la fontaine des Quatre-Fleuves et la façade de Sant’Agnese in Agone, où le Bernin et Borromini se sont retrouvés à travailler à quelques mètres l’un de l’autre.


Crédits photo. Façade : Alexkom000, CC BY 4.0. Coupole : Fiat 500e, CC BY-SA 4.0. Cloître et crypte : Livioandronico2013, CC BY-SA 4.0. Toutes depuis Wikimedia Commons.