Ce guide est né d’un après-midi ennuyeux.
Un dimanche froid de fin avril, l’un de ces après-midis où tu travailles mais voudrais te distraire, où tu lis mais voudrais sortir, où tu sors mais voudrais regarder la télévision. Puis quelqu’un m’a dit « viens, je t’emmène dans un bel endroit », et cinq minutes plus tard j’étais en voiture sans savoir où nous allions.
Nous avons fini à Sutri, quarante minutes au nord de Rome sur la via Cassia, un endroit devant lequel j’étais passée des dizaines de fois sans jamais m’arrêter. Ce fut l’une des plus belles découvertes que j’aie faites dans le Latium, et j’y suis retournée depuis.
Sutri se définit comme « la très ancienne cité », et ce n’est pas du marketing : elle possède un amphithéâtre romain creusé entièrement dans la roche, une nécropole étrusco-romaine de soixante-quatre tombes, une église rupestre qui était auparavant un temple de Mithra, et une cathédrale avec une crypte où je me suis retrouvée dans le noir complet (on y vient, car il y a un détail pratique qui t’évitera ma mésaventure).
Et puis il y a un fait historique que presque personne ne connaît et qui fait de ce petit bourg l’un des lieux décisifs de l’histoire italienne. Je te le raconte à la fin.
C’est parti !

1 – Le parc archéologique et l’amphithéâtre creusé dans le tuf
Le parc urbain de la très ancienne cité de Sutri s’étend sur sept hectares le long de la via Cassia, juste à la sortie du centre, et c’est l’une de ces choses qu’on voit de la route et que personne ne s’arrête visiter. À tort.
La pièce maîtresse est l’amphithéâtre romain, et ce qui le rend extraordinaire n’est pas sa taille (il est petit : 49,60 × 40,80 mètres) mais sa façon d’être fait : il est entièrement creusé dans le banc de tuf, sans un seul mur porteur. Il n’a pas été construit, il a été soustrait à la roche, comme une sculpture en négatif. Les archéologues ne citent que deux parallèles comparables dans le monde romain, les amphithéâtres de Cagliari et de Leptis Magna.
On y entre par des couloirs taillés dans la pierre et on débouche dans l’arène, avec les gradins qui montent tout autour, du même jaune-gris que le banc. La sensation est d’être à l’intérieur d’un objet unique, pas d’un édifice.
Au-dessus de l’amphithéâtre le parc continue dans le maquis méditerranéen, et la promenade vaut le coup ne serait-ce que pour le paysage de la Tuscia.
2 – La nécropole rupestre
Du même côté de la Cassia, face au bourg, court la nécropole rupestre : soixante-quatre tombes creusées dans la paroi de tuf, alignées le long de la route antique, datées entre le Ier siècle av. J.-C. et le IVe siècle apr. J.-C.
L’effet est celui d’une ruche d’ouvertures rectangulaires dans la roche, certaines avec les loges funéraires encore parfaitement lisibles à l’intérieur. Plusieurs ont été réutilisées au fil des siècles comme étables, caves et abris : c’est l’histoire normale de ces lieux, où rien n’est abandonné mais où tout change de fonction.
Parcours-la sans te presser et regarde à l’intérieur : on comprend tout seul comment fonctionnait une sépulture à chambre romaine, sans avoir besoin d’un cartel.
3 – Le mithraeum devenu église de la Madonna del Parto
C’est la chose la plus singulière de Sutri, et elle est à deux pas de l’amphithéâtre.
Il y a une église entièrement taillée dans le tuf qui s’appelle aujourd’hui Madonna del Parto et qui, selon la lecture traditionnelle, était auparavant un mithraeum, un lieu de culte dédié au dieu Mithra, la divinité d’origine perse très appréciée des soldats romains, dont les sanctuaires étaient toujours souterrains et étroits.
À l’intérieur, les fresques appartiennent à des époques différentes et superposées, et cette stratification est le vrai sujet : on passe du culte païen au culte chrétien dans le même espace creusé, les peintures d’une époque recouvrant celles de la précédente. Il y a un cycle consacré aux pèlerins, car Sutri se trouve sur la via Francigena et c’est ici que passaient ceux qui allaient à Rome ou au sanctuaire de Saint-Michel du Gargano.
Par honnêteté je te signale que l’identification comme mithraeum est la reconstruction traditionnelle et locale, et qu’elle est discutée : certains chercheurs y voient un espace rupestre réutilisé sans phase mithriaque documentée. Dans tous les cas c’est l’une des églises rupestres les plus évocatrices du Latium.
4 – La cathédrale Santa Maria Assunta
Dans le centre historique, la co-cathédrale Santa Maria Assunta est un édifice qui aligne mille ans d’histoire et n’essaie même pas de le cacher.
La structure est du XIIe siècle, comme le déclare le clocher en tuf, haut et sévère, d’époque haut-médiévale. La façade, en revanche, est du XVIIIe siècle : le contraste entre les deux est ce qu’on remarque d’abord.
À l’intérieur, trois nefs et trois chapelles de chaque côté. Les choses à chercher :
- le pavement cosmatesque en marbres polychromes, ce travail d’incrustation géométrique que tu connais de San Clemente et Santa Maria in Cosmedin à Rome : c’est la pièce la plus précieuse de l’église ;
- un panneau byzantin du XIIe siècle avec le Sauveur ;
- la statue de la patronne, sainte Dolcissima, de l’école du Bernin ;
- les fresques du XIXe siècle de la voûte et de l’abside, qui donnent à l’ensemble cet air lumineux et tardif.

5 – La crypte, et comment ne pas la visiter dans le noir (comme moi)
Sous le presbytère on descend dans la crypte, qui est la partie la plus ancienne et la plus belle de toute l’église.
C’est un espace bas à nefs avec des colonnes de marbre d’époque impériale romaine, remployées : les chapiteaux ne sont pas uniformes et appartiennent à des époques différentes, byzantine, lombarde et romane, ce qui veut dire qu’ils ont été récupérés d’édifices antérieurs et réassemblés ici. Des peintures qui couvraient les murs il ne reste que des fragments.
Et maintenant l’anecdote qui a donné à cet article son titre d’origine.
La première fois que j’y suis descendue, la crypte était complètement noire. Aucune lumière ne filtrait, même pas de la nef. J’allais rebrousser chemin, puis je me suis dit que je n’aurais peut-être plus jamais l’occasion de visiter une crypte millénaire dans le noir, et j’ai allumé la torche de mon téléphone.
Ce fut l’une des plus belles expériences dont je me souvienne. Éclairer un détail à la fois t’oblige à regarder vraiment : les colonnes, les veines de la pierre, un chapiteau, puis le noir alentour. On avait l’impression d’être sous l’eau, comme en plongée quand on ne voit que le cône de lumière. Et l’on comprend, un instant, ce que voyaient les fidèles qui descendaient ici avec une bougie : jamais l’ensemble, seulement des fragments.
Puis, en remontant l’escalier, j’ai trouvé la boîte à monnaie qui allume l’éclairage.
Voici le conseil pratique, et c’est la seule chose que je te demande de retenir de tout ce guide : dans beaucoup d’églises de la Tuscia la lumière des cryptes et des chapelles est à jetons, et l’interrupteur ou la boîte se trouvent près de l’entrée, pas là où on en a besoin. Emporte des pièces d’un euro. Ensuite, si tu veux, éteins et rallume ta torche : je te recommande l’expérience dans le noir, mais par choix et non par étourderie.

6 – Pourquoi Sutri compte : la donation de 728
Et maintenant le fait historique qui devrait mettre ce bourg dans les manuels scolaires, et qui n’était pas dans la première version de cet article.
Sutri était la porte de l’Étrurie : le dernier verrou avant Rome sur la via Cassia, et pour cette raison elle fut disputée pendant des siècles. En 728 le roi lombard Liutprand céda au pape Grégoire II plusieurs châteaux du duché romain importants pour la défense de Rome, et le plus grand d’entre eux était Sutri. Avec Sutri passèrent aussi à l’Église de Rome Bomarzo, Orte et Amelia.
Cet acte est passé à l’histoire comme la donation de Sutri, et ce n’est pas une note de bas de page locale : elle est considérée comme le premier noyau du patrimonium Petri, c’est-à-dire le début du pouvoir temporel de l’Église, cet État pontifical qui allait durer jusqu’en 1870. Mille cent quarante-deux ans d’histoire européenne commencent, techniquement, par la cession de ce bourg.
Repense-y en traversant la place : tu es là où est né l’État de l’Église.
7 – Caprarola, à vingt minutes
Cet après-midi-là, avant Sutri, l’étape avait été une autre : le palais Farnèse de Caprarola, à une vingtaine de minutes de voiture.
C’est l’un des chefs-d’œuvre absolus de la Renaissance tardive italienne, une forteresse pentagonale transformée en résidence par le cardinal Alexandre Farnèse, avec sa Scala Regia hélicoïdale, la salle de la Mappemonde et les cours à fresques. J’y suis arrivée sceptique et j’en suis sortie conquise, ce qui explique pourquoi je lui ai consacré un article entier : le palais Farnèse à Caprarola.
Si tu as une voiture, Sutri et Caprarola font l’excursion d’une journée parfaite : le palais le matin (il demande du temps et de la concentration), le parc archéologique et le bourg de Sutri l’après-midi.

Que manger à Sutri
Sutri est en Tuscia, la cuisine est donc celle du nord du Latium : le fieno di Canepina et d’autres pâtes faites maison, les soupes de légumineuses, l’acquacotta, l’agneau, les châtaignes et les noisettes des monts Cimini, l’huile de la zone de Canino, et les vins des collines Cimini et de l’est du lac de Bolsena.
Si tu peux, essaie d’y être pendant une fête de village, car la Tuscia les fait bien et sans prétention touristique. Je suis arrivée en pleine fête consacrée au jute et au laurier, avec le marché gastronomique dans les rues et les fagots de laurier posés à terre sur la place. J’ai fini la journée avec une pizza frite et une bière artisanale à la main, et l’addition n’atteignait pas dix euros.
Une note de calendrier : les fêtes de village se concentrent ici entre le printemps et le début de l’automne, et cela vaut la peine de vérifier le site de la commune avant de choisir ton dimanche.

Informations pratiques pour visiter Sutri
Comment y arriver. Sutri est à environ 50 kilomètres de Rome sur la via Cassia, entre 40 minutes et une heure de voiture depuis le périphérique. En voiture c’est simple et on trouve à se garer. Sans voiture c’est plus compliqué : il y a des bus Cotral depuis la station Saxa Rubra de la ligne Roma Nord, et les temps s’allongent, réfléchis donc bien avant de la combiner avec Caprarola.
Combien de temps il faut. Une demi-journée suffit pour le parc archéologique, la cathédrale et une promenade dans le bourg. Une journée complète si tu ajoutes Caprarola.
Billets. Le parc archéologique coûte quelques euros (avec réductions) et comprend l’amphithéâtre, la nécropole et l’église rupestre de la Madonna del Parto, mais les horaires sont limités et varient selon la saison, et la Madonna del Parto se visite en général uniquement accompagnée à heures fixes. Ne partez pas sans avoir vérifié sur le site de la commune ou du gestionnaire : c’est l’endroit typique où arriver à cinq heures un après-midi d’hiver signifie trouver tout fermé. La cathédrale est en entrée libre (avec les pièces pour la lumière de la crypte, voir plus haut).
Quand y aller. Le printemps et l’automne, pour la couleur de la campagne et parce qu’il fait très chaud ici en été. La meilleure lumière pour le tuf, matière dont tout Sutri est fait, est celle de la fin d’après-midi.
Des après-midis ennuyeux qui se transforment en découvertes comme celle-ci, il n’y en a jamais assez, et c’est la raison pour laquelle je continue à parcourir la Tuscia : c’est la région d’Italie avec le meilleur rapport entre ce qu’il y a et le nombre de gens qui le savent.
Si tu y as pris goût, tout près t’attendent le parc des Monstres de Bomarzo (qui partage avec Sutri l’histoire de la donation de 728), les églises romanes de Tuscania, Civita di Bagnoregio et Marta sur le lac de Bolsena : je les ai alignés, avec les billets et les liaisons vérifiés, dans le guide des villages du Latium.
Et toi, as-tu déjà visité une crypte dans le noir ? Ou préfères-tu emporter les pièces ?