Sur la via del Corso, la rue commerçante de Rome, passent chaque jour des dizaines de milliers de personnes. Au numéro 305, il y a une porte cochère comme tant d’autres, et derrière cette porte il y a quatre cents œuvres d’art, deux Caravage, un Raphaël et le portrait que Francis Bacon a copié toute sa vie.

C’est la galerie Doria Pamphilj, et sa caractéristique principale n’est pas la collection : c’est que ce n’est pas un musée. C’est la maison d’une famille qui y habite encore, avec les tableaux accrochés là où les a mis celui qui les a achetés, dans des pièces meublées, sans panneaux explicatifs aux murs et sans parcours imposé.

Cela change l’expérience d’une façon difficile à expliquer avant de l’avoir vécue : ici, tu ne regardes pas une collection exposée, tu regardes une collection conservée. Les toiles sont côte à côte sur trois rangs, comme on faisait au XVIIe siècle, et il n’y a pas d’éclairage de musée.

Je te dis quoi chercher, puis pourquoi cet audioguide est la plus belle chose du billet.

1 – L’Innocent X de Velázquez

Commençons par l’œuvre pour laquelle les gens traversent Rome.

Le Portrait d’Innocent X fut peint par Diego Velázquez en 1650, pendant son second voyage en Italie, huile sur toile de 140 sur 120 centimètres. Un pape assis, en mozette rouge et rochet blanc, la main droite serrant un papier et les yeux braqués sur toi.

Pourquoi le considère-t-on comme l’un des portraits les plus impitoyables jamais peints ? Non à cause d’un défaut mis en évidence, mais au contraire : parce qu’il n’y a aucune intention satirique et que le résultat est malgré tout sans pitié. Velázquez peint un homme intelligent, soupçonneux et fatigué, à la peau rougie et au regard de celui qui a déjà compris ce que tu vas lui demander. Le rouge du vêtement est la couleur du pouvoir, et dans ce rouge il y a un visage que le pouvoir a usé.

La tradition raconte que le pape, devant le tableau achevé, s’exclama « troppo vero », trop vrai. C’est une phrase parfaite, et il faut dire que les spécialistes doutent qu’elle ait jamais été prononcée : comme ils doutent de l’anecdote selon laquelle Velázquez aurait dû d’abord montrer au pape le portrait de son serviteur Juan de Pareja pour le convaincre de ses capacités. Ce sont de belles histoires mal documentées, et leur succès dit l’impression que fait ce tableau.

Et il y a ensuite la queue du XXe siècle. Francis Bacon a passé des décennies à refaire ce portrait dans sa série des papes hurlants, en déformant la bouche et en enfermant la figure dans des cages de lignes. De son propre aveu, il n’est jamais allé le voir sur place : il travaillait d’après des reproductions. Le tableau le plus influent de cette salle a donc engendré toute une œuvre du XXe siècle par photographie.

le Portrait d'Innocent X de Velázquez à la galerie Doria Pamphilj, le pape assis en mozette rouge

2 – Le même pape, sculpté par le Bernin

Voici maintenant ce qui rend cette salle unique au monde, et que presque aucun guide ne signale : le même espace abrite aussi le buste d’Innocent X sculpté par Gian Lorenzo Bernini. Depuis 1927, les deux portraits sont exposés ensemble, dans un cabinet dédié.

Arrête-toi et fais la comparaison, car c’est une leçon d’histoire de l’art gratuite.

Le Velázquez te donne la psychologie : l’homme, le caractère, la fatigue. La couleur fait tout, et le pape est une personne assise dans une pièce.

Le Bernin te donne l’institution en mouvement : le marbre saisit le pape en train de tourner la tête et d’ouvrir la bouche, comme s’il allait parler à quelqu’un qui entre. Le Bernin sculpte toujours un instant, pas une pose, et c’est pour cela que ses bustes semblent vivants même quand ils sont idéalisés.

Deux grands artistes, le même commanditaire, le même visage, et deux idées opposées de ce qu’est un portrait : l’un raconte qui il était, l’autre ce qu’il représentait. Si la façon de travailler du sculpteur t’intéresse, j’en ai parlé dans l’article sur Gian Lorenzo Bernini.

3 – Le Repos pendant la fuite en Égypte

Dans la Saletta del Seicento, il y a deux Caravage, et celui-ci est le plus tendre qu’il ait jamais peint.

Le Repos pendant la fuite en Égypte date d’environ 1597, et au centre il n’y a pas la Sainte Famille : il y a un ange vu de dos, nu, ailes déployées, qui joue du violon. La composition est coupée en deux par son corps : à gauche Joseph, vieux, tenant la partition de ses mains noueuses ; à droite la Vierge et l’Enfant, endormis.

Que regarder, concrètement ? Trois choses.

La première est la partition : la musique peinte est lisible, et elle a été identifiée comme un motet sur le Cantique des cantiques. Le Caravage n’a pas mis des notes décoratives, il a mis une vraie pièce de musique.

La deuxième est Joseph. Regarde son visage : ce n’est pas un saint, c’est un homme âgé et fatigué qui tient le livre immobile pour celui qui joue, et qui regarde l’ange avec la concentration de qui ne comprend pas la musique mais sait qu’il doit tenir la page. C’est l’un des portraits de vieillard les plus humains du XVIIe siècle.

La troisième est la Vierge qui dort, la tête abandonnée sur les cheveux de l’Enfant. Dans un tableau sacré, la Vierge dort vraiment : elle ne prie pas, elle ne contemple pas. Elle est épuisée.

le Repos pendant la fuite en Égypte du Caravage, avec l'ange vu de dos jouant du violon entre Joseph et la Vierge endormie

4 – La Madeleine pénitente

Dans la même petite salle, l’autre Caravage : la Madeleine pénitente, de 1594-1595, 122,5 sur 98,5 centimètres.

Une jeune fille assise sur une chaise basse, bien habillée, la tête penchée et les mains sur les genoux. À terre, à côté d’elle, des bijoux jetés : un collier de perles, des boucles d’oreilles, un petit pot d’onguent.

Et voici le morceau d’histoire de l’art qui vaut la visite. Le biographe du XVIIe siècle Giovanni Pietro Bellori décrivit ce tableau comme une jeune fille qui se sèche les cheveux, insinuant que le Caravage avait peint une scène de genre et lui avait collé un titre sacré pour la vendre. En regardant le tableau, cette lecture ne tient pas : la jeune fille ne sèche rien. Elle est en vraie pénitence, l’expression triste et une larme sur la joue, et les bijoux à terre sont le geste iconographique complet, le refus de la vanité.

Le détail le plus fort est l’inclinaison de la tête, que les spécialistes ont comparée à la façon dont on peint le Christ crucifié. Le Caravage prend une pose de l’imagerie sacrée masculine et la place sur une jeune fille en habit contemporain, assise sur une chaise de maison. Tout ce qui vient après lui part de là.

Si tu veux le tableau complet du peintre, je l’ai raconté dans les tableaux du Caravage.

la Madeleine pénitente du Caravage, une jeune femme assise, la tête penchée, les bijoux jetés à terre

5 – Le double portrait de Raphaël

Dans la Saletta del Cinquecento se trouve un Raphaël d’environ 1516 : deux hommes à mi-corps, côte à côte, l’un regardant vers nous et l’autre de profil vers son compagnon.

Ils sont traditionnellement identifiés comme Andrea Navagero et Agostino Beazzano, deux lettrés vénitiens amis de Bembo, et ce qui est remarquable dans ce tableau, c’est précisément le choix de les réunir. Le double portrait d’amitié n’était pas un genre codifié : ici, Raphaël peint non pas deux commanditaires mais une relation, et il le fait en construisant l’image sur le regard du premier, qui franchit le second pour nous atteindre.

Regarde la différence de traitement. Le visage tourné vers nous est doux, éclairé, ouvert ; celui de profil est plus tendu, plus sombre, plus fermé. Deux caractères, pas deux visages.

Une note d’honnêteté : en préparant cet article, je m’attendais à trouver une attribution contestée, comme cela arrive souvent pour les Raphaël de collection privée. Les sources que j’ai consultées le donnent à Raphaël sans réserves particulières ; l’identification des deux personnages, en revanche, reste traditionnelle, c’est-à-dire plausible et non prouvée.

le double portrait de Raphaël à la galerie Doria Pamphilj, deux lettrés vénitiens à mi-corps côte à côte

6 – La galerie des Glaces et les Flamands

L’espace dont tu te souviendras ne contient pas un chef-d’œuvre : il est le chef-d’œuvre.

La galerie des Glaces est le couloir qui fait office de colonne vertébrale de la visite : miroirs, stucs dorés, statues romaines antiques alignées le long des murs, et la lumière qui rebondit d’un bout à l’autre. C’est de là que s’ouvre le cabinet avec le Velázquez et le buste du Bernin.

Et voici la lecture nécessaire. Une galerie de ce type n’est pas une salle d’exposition, c’est un instrument de représentation du pouvoir familial. Elle servait à faire marcher un hôte important dans une perspective qui disait trois choses à la fois : nous possédons l’Antiquité romaine (les statues), nous avons le goût moderne (les miroirs et les stucs), et nous avons assez d’espace pour nous permettre un couloir qui ne sert à rien. Le message était l’ensemble, pas les pièces isolées.

Dans les salles voisines se trouve ensuite la partie de la collection que personne ne cite et qui vaut une demi-heure : les Flamands. La pièce la plus notable est la Bataille navale dans le golfe de Naples de Pieter Bruegel l’Ancien, de 1558-1562 : une vue en plongée, avec les navires disposés en cercle dans la baie, le Vésuve au fond et une précision topographique qui fait aussi de ce tableau un document. C’est l’une des rares vues italiennes de Bruegel, et elle est à Rome, dans une maison privée.

la Bataille navale dans le golfe de Naples de Pieter Bruegel l'Ancien, avec les navires en cercle dans la baie et le Vésuve au fond

Une maison, pas un musée

C’est la partie qui change la visite, et il faut la dire avant d’entrer.

Le palais appartient encore aux Doria Pamphilj, et il est habité. À la mort de la princesse Orietta, en 2000, la tutelle est passée à ses enfants adoptifs, Jonathan et Gesine, qui vivent dans l’édifice. Le palais naît au XVIe siècle et est agrandi au XVIIe par le pape Innocent X Pamphilj, c’est-à-dire par le pape du portrait de Velázquez : la collection et la famille sont la même histoire.

Et l’audioguide est de famille. Le billet comprend un audioguide, disponible en italien, anglais, français et espagnol, et il est narré par le prince Jonathan Doria Pamphilj. Ce n’est pas la voix neutre habituelle qui énumère auteur, date et technique : c’est un homme qui raconte les pièces où il a grandi, y compris les couloirs où il faisait du patin à roulettes enfant. Je te conseille vivement de l’utiliser, et de l’écouter aussi quand il parle de meubles plutôt que de tableaux, car c’est là que le lieu se comprend.

Depuis le 1er août 2023, les appartements privés sont eux aussi ouverts au public, et leur visite est comprise dans le prix du billet standard : aujourd’hui, tu vois donc aussi les pièces d’habitation, pas seulement la galerie.

Le résultat pratique, c’est qu’ici la file n’existe pas et que les salles sont souvent presque vides. C’est le musée de Rome avec le meilleur rapport entre la qualité de ce que tu vois et le nombre de personnes à côté de toi.

Informations pratiques

Données vérifiées le 30 juillet 2026 sur les canaux officiels de la galerie. Avant de partir, revérifie sur doriapamphilj.it.

Où. Entrée principale au 305 via del Corso. C’est en plein centre, à cinq minutes de la piazza Venezia, et le palais Barberini est à un quart d’heure à pied.

Billet. 16 euros à la billetterie, 17 euros en réservant en ligne. Gratuit avant 12 ans au guichet (1 euro en réservant en ligne). Le billet comprend l’audioguide en quatre langues et la visite des appartements privés.

Horaires. Lundi, mardi et jeudi 9 h-19 h, dernière entrée à 18 h. Vendredi, samedi et dimanche 10 h-20 h, dernière entrée à 19 h. Fermé le mercredi, ainsi que le 1er janvier, à Pâques et le 25 décembre.

⚠️ Le mercredi est le jour de fermeture, et c’est l’information qui coûte le plus de visites manquées : presque tous les musées de Rome ferment le lundi, celui-ci non, et ceux qui organisent la semaine sur le lundi-fermé finissent par le trouver clos un mercredi. Si tu as un lundi libre à Rome, c’est le musée du lundi.

Réservation. Elle n’est pas obligatoire et la file est minime, mais réserver a un avantage concret : les entrées sont organisées en créneaux de 30 minutes et avec le billet en ligne tu entres directement à l’heure choisie, sans passer à la billetterie.

À savoir. Il n’y a pas de vestiaire et les grands sacs ne sont pas admis, donc voyage léger. Prévois une heure et demie pour la galerie avec l’audioguide, deux heures si tu veux aussi les appartements tranquillement.

Si tu veux le billet déjà prêt, tu peux réserver en ligne l’entrée à la galerie Doria Pamphilj et vérifier les créneaux disponibles.

Que voir autour

La Doria Pamphilj se trouve au point le plus central de Rome, ce qui en fait l’encastrement parfait dans n’importe quelle journée.

Si le Caravage t’intéresse, les deux tableaux d’ici sont deux étapes d’un parcours que j’ai raconté en entier dans les tableaux du Caravage : le reste est à la Galerie Borghèse, au palais Barberini et dans les églises du centre. Si en revanche c’est Raphaël qui t’intéresse au-delà du double portrait, l’article à lire est celui sur l’ironie cachée dans l’École d’Athènes.

La comparaison la plus instructive, toutefois, est celle avec le palais Barberini : deux palais baroques à vingt minutes à pied l’un de l’autre, tous deux avec des Caravage, l’un devenu galerie nationale et l’autre resté maison privée. Voir les deux le même jour explique mieux que n’importe quel essai ce qui est arrivé aux collections aristocratiques romaines après 1870.

Une dernière chose. Dans la galerie des Glaces, à un moment, arrête-toi et regarde en bas, pas en haut. Le sol est l’original, les tableaux sont accrochés à la même hauteur depuis des siècles, et les toiles sont disposées sur trois rangs superposés, comme c’était l’usage au XVIIe siècle : les plus importantes à hauteur d’homme, les autres au-dessus et en dessous. C’est la façon dont une collection était vraiment vue avant l’existence des musées, et c’est la seule chose qui, ici, n’a pas été modifiée pour accueillir les visiteurs.