Il y a une salle, au deuxième étage d’une tour qui était une porte de ville, où vers 1400 quelqu’un a peint une année entière.

Pas une année allégorique, avec les figures habituelles portant les symboles des saisons. Une année vraie : des paysans qui labourent, des femmes qui sèment dans un potager clos, un forgeron dans son atelier, des bergères qui font le beurre à l’alpage, une vendange avec le pressoir en action et un seigneur qui goûte le moût. Et, en janvier, un groupe de personnes qui se lancent des boules de neige.

Le Cycle des Mois de la Torre Aquila est l’un des plus grands cycles profanes du gothique international en Europe, et la principale raison de venir jusqu’à Trente.

Attention : on n’y entre pas quand on veut. Les entrées sont contingentées à heures fixes, par groupes d’une vingtaine de personnes : si tu ne l’as pas prévu, tu risques de trouver tous les créneaux complets.

Onze mois, pas douze

Que manque-t-il à un cycle des mois auquel il manque un mois ? Il manque mars, et non à cause d’une restauration inachevée ou d’une lacune due à l’humidité : le panneau de mars avait été exécuté sur un support de bois, et ce support a brûlé dans un incendie. Il est irrémédiablement perdu.

Le compte est donc de onze, et la séquence saute de février à avril sans que rien, sur le mur, n’avertisse le visiteur. C’est la première chose à savoir en entrant, sinon on passe la visite à chercher un panneau qui n’existe pas.

Qui l’a peint, et pour qui

Le commanditaire est Georges de Liechtenstein, prince-évêque de Trente entre la fin du XIVe et le début du XVe siècle. La Torre Aquila était une tour de garde, mentionnée pour la première fois en 1290 : Liechtenstein la fit surélever, la ferma du côté de la ville et en tira un espace strictement privé, relié au château par un chemin de ronde crénelé.

C’est la donnée qui explique tout le reste. Le cycle n’a pas été peint pour être vu du public. C’était la chambre d’un prince-évêque, et cela autorisait un répertoire entièrement laïque dans la résidence d’un homme d’Église.

la torre aquila du chateau du buonconsiglio a trente vue de l exterieur

L’exécution est attribuée au maître Venceslas, documenté à Trente en 1397, peintre de probable origine bohémienne. La datation oscille entre la fin du XIVe et les premières années du XVe siècle, et en tout cas pas au-delà de 1407. La technique est la fresque avec de larges interventions à la détrempe, ce qui explique aussi pourquoi certaines parties sont plus fragiles que d’autres.

Comment le mur est organisé

Le cycle court le long des murs de la salle, divisé en panneaux séparés par de fines colonnettes torses. En haut, au-dessus de chaque scène, courent les références zodiacales du mois.

Ce qui frappe en entrant n’est pourtant pas la division, c’est le contraire : le paysage semble percer illusoirement les murs, comme si la pièce était une loggia ouverte sur le territoire alentour. Les colonnettes servent de cadre architectural feint, et d’un panneau à l’autre les figures passent parfois, comme les deux dames qui, en avril, franchissent la limite et entrent dans la scène suivante.

À l’intérieur de chaque mois, la partie haute et la partie basse ont des fonctions différentes : d’un côté le travail des paysans, de l’autre les loisirs de la noblesse. Les vêtements le déclarent sans besoin de légendes, riches et multicolores pour les nobles, simples et ternes pour les paysans et les artisans.

L’hiver : la bataille de boules de neige et le tournoi

Janvier est le mois le plus célèbre du cycle, et à juste titre. Le paysage est couvert de neige et un groupe de figures se lance des boules de neige : c’est l’une des premières représentations de la neige comme paysage dans la peinture européenne, et l’une des très rares scènes de jeu pur dans l’art de son temps. En haut, au-dessus de la scène, on reconnaît le château de Stenico, qui était une propriété de l’évêque Liechtenstein : le commanditaire a fait peindre sa propre maison dans son propre calendrier.

Février a un panneau plus étroit que les autres, parce que la forme de la salle l’impose. En bas se trouve l’atelier d’un forgeron, en haut un tournoi aristocratique avec les dames qui regardent depuis les tribunes. Les deux choses sont l’une sur l’autre et forment le même mois : c’est le carnaval qui les tient ensemble.

Puis mars manque, et on passe directement au printemps.

Du printemps à l’été : le labour, la roseraie, la fauconnerie

Avril est le mois du travail qui reprend : des paysans labourent avec des bœufs et des chevaux, des femmes sèment dans un jardin clos, et deux dames nobles sortent du panneau vers le suivant.

Mai est tout entier un jardin de roses en fleurs, avec des jeux amoureux tirés tels quels de la littérature courtoise : une dame couronne de fleurs son amoureux. Il n’y a pas de travail en mai. C’est le seul mois entièrement aristocratique.

Juin réunit deux mondes dans une seule scène. À gauche, les nobles dans le jardin écoutent des musiciens, et en haut apparaît une ville fortifiée ; à droite on monte en altitude, avec les alpages, les bergères qui traient et préparent le beurre. Qui connaît le Trentin reconnaît dans cette moitié droite un paysage qui existe encore.

Juillet fauche le foin dans la partie haute, et met en bas l’une des scènes les plus raffinées du cycle : un noble agenouillé offre un faucon à une dame. La fauconnerie, dans ce cycle, n’est pas un détail décoratif, c’est le signe de reconnaissance d’une classe.

Août est le mois le plus peuplé : un grand champ plein de paysans, des chariots lourds tirés par des chevaux et des bœufs qui portent les gerbes vers un village. En bas, de nouveau les dames avec les faucons.

L’automne : la vendange, le pressoir, le champ de navets

Septembre remet les charrues dans les champs et ajoute un grand champ de navets avec les paysannes qui récoltent, tandis que la partie noble part à la chasse à cheval avec des braques et des faucons.

Octobre est le mois du raisin, et pour qui regarde attentivement c’est le plus instructif de tous. Dames et paysannes récoltent les grappes dans des paniers, et à côté se trouve un pressoir peint avec une précision de manuel, le foulage en cours et un gentilhomme qui goûte le moût. C’est le genre de détail pour lequel les historiens de l’agriculture utilisent ce cycle comme une source.

Novembre et décembre : Trente dans ses murs

Les deux derniers mois n’ont pas deux panneaux, ils n’en ont qu’un, et la protagoniste n’est plus la campagne : c’est Trente, avec ses murs.

le panneau de novembre et decembre du cycle des mois avec les bucherons les chariots de bois et les murs de trente

Les porchers poussent les bêtes dans la ville, les chasseurs poursuivent un ours, les bûcherons coupent le bois pour l’hiver. Et au fond, deux chevaux boivent au fleuve : la scène clôt l’année et la rouvre en même temps, car le janvier enneigé est juste à côté.

Pourquoi c’est un chef-d’œuvre, et pas seulement une curiosité

Pourquoi un cycle de scènes paysannes finit-il dans les manuels à côté des grands retables ? Parce que, vers 1400, représenter le travail et le jeu pour ce qu’ils sont, sans les transformer en allégories, est encore presque inédit : le gothique international est le style des cours, des étoffes précieuses et des chasses élégantes, et ici ce même style sert à peindre un forgeron, un pressoir et une bataille de boules de neige.

C’est le même langage que les miniatures françaises des frères de Limbourg, qui peindront leur calendrier pour le duc de Berry une quinzaine d’années plus tard. Mais celui-là tient dans un livre qu’on garde en main ; celui-ci est sur un mur, grandeur nature, et se traverse à pied.

Si le gothique international t’intéresse, ce site en présente un autre exemple à Urbino, dans un oratoire qui n’a rien d’une cour princière.

Lire aussi : L’Oratoire de San Giovanni Battista à Urbino et les fresques des Salimbeni

Informations pratiques

Données vérifiées le 6 septembre 2026 sur le site officiel du château du Buonconsiglio et sur la billetterie MidaTicket. Les prix et les horaires changent : vérifie de nouveau avant de partir.

Billets. La Torre Aquila n’a pas de billet autonome : il est obligatoire d’acheter l’entrée au château du Buonconsiglio, qui coûte 10 euros en plein tarif, 6 euros pour la tranche 15-26 ans et 8 euros pour les plus de 65 ans et les groupes. La tour demande un supplément de 2,50 euros et la visite comprend l’audioguide.

Attention : les deux pages officielles du château ne s’accordent pas sur le supplément. L’une indique 2,50 euros, l’autre déclare la tour comprise dans le billet et c’est la même page qui porte des informations de 2025. Le chiffre ci-dessus vient de la page à jour : vérifie-le au moment de l’achat.

Comment on entre. Les entrées se font à heures fixes toutes les 45 minutes, toujours accompagnées par le personnel du musée. Pour des raisons de sécurité, on monte à une vingtaine de personnes par tour, la réservation est donc vivement conseillée : elle se fait en ligne ou par téléphone. Le billet du château doit être acheté au moins 45 minutes avant l’heure de la tour, on ne peut donc pas arriver au dernier moment.

Horaires. Ceux du château s’appliquent : du 1er mai au 1er novembre 10.00-18.00, le reste de l’année 9.30-17.00, toujours du mardi au dimanche. Fermé le lundi non férié et le 25 décembre.

Comment arriver. La tour se trouve au bout du chemin de ronde crénelé du château du Buonconsiglio, via Bernardo Clesio 5, à dix minutes à pied de la gare de Trente.

Combien de temps cela demande. La visite accompagnée de la tour dure environ vingt minutes. Ajoutée au château et à l’attente du créneau, elle remplit la matinée.

Le conseil, en une ligne

Réserve le créneau de la Torre Aquila avant de décider l’horaire du reste de la journée, puis construis la visite du château autour.

C’est la seule chose à Trente qu’on ne peut pas rattraper en improvisant, et c’est celle pour laquelle on vient.

Photographies des fresques par Harrie Gielen, la tour par Matteo Ianeselli, toutes CC BY-SA (4.0 et 3.0), depuis Wikimedia Commons.

Lire aussi : Que voir à Trente en deux jours et Le château du Buonconsiglio : Castelvecchio, le Magno Palazzo et Romanino

Si tu veux qu’on te raconte les salles en les traversant, la visite guidée du château dure deux heures et comprend les fresques de la tour.