Pour visiter Berlin il y a quelques choses à garder en tête, et la première est qu’elle ne ressemble à aucune autre capitale européenne.

Pas de ruelles médiévales, pas de grande place baroque, pas de centre historique de carte postale. Une grande partie de la ville a été rasée par les bombardements et reconstruite à partir des années 1950, puis coupée en deux par un mur pendant vingt-huit ans, puis recousue à la hâte dans les années 1990. Tout ce que tu vois porte la marque de ces trois étapes.

Pour être honnête, ma première impression a été celle d’une banlieue infinie. Puis j’ai commencé à entrer dans les musées, et j’ai compris que Berlin est probablement la ville la plus dense d’art et d’histoire d’Europe : elle a une île entière de musées archéologiques, la meilleure galerie de maîtres anciens d’Allemagne, et une série de lieux de mémoire qu’aucune autre ville n’a eu le courage de construire sur elle-même.

Dans cet article je te dis quoi voir, dans quel ordre, et surtout ce qui est ouvert et ce qui ne l’est pas, car les chantiers de Berlin sont énormes et les vieux guides t’envoient devant des portes fermées.

C’est parti !

La porte de Brandebourg à Berlin vue de face, avec le quadrige au sommet

1 – Pourquoi Berlin n’a pas de centre

Ce n’est pas une anecdote, c’est la clé pour t’orienter : Berlin n’a pas de centre historique, elle en a plusieurs, et la raison est politique.

La ville est ancienne. Elle a commencé à grandir comme comptoir commercial au XIIIe siècle sur les rives de la Sprée (son acte de naissance est la fusion des deux villages de Berlin et Cölln), est devenue capitale du Brandebourg, puis du royaume de Prusse, puis de l’Empire allemand et enfin du Troisième Reich de 1933 à 1945.

En 1945, à la fin de la guerre, les vainqueurs ont divisé Berlin en quatre secteurs d’occupation : américain, britannique, français et soviétique. Attention ici, car l’article que j’avais écrit il y a des années confondait tout et je le corrige : le Mur ne séparait pas les quatre secteurs. Les secteurs étaient des divisions administratives et se traversaient. Le Mur n’est arrivé que le 13 août 1961, seize ans plus tard, et il séparait les trois secteurs occidentaux (qui formaient Berlin-Ouest) du secteur soviétique et de la RDA alentour. Il est resté debout jusqu’au 9 novembre 1989, et l’Allemagne a été réunifiée le 3 octobre 1990.

Le résultat de quarante ans de double administration, c’est que chaque moitié s’est construit son propre centre : l’Ouest autour du Kurfürstendamm et de Zoo, l’Est autour d’Alexanderplatz et d’Unter den Linden. On voit encore aujourd’hui deux villes superposées, et c’est pourquoi, en marchant, tu as toujours l’impression d’être entre les deux et jamais au centre.

Un détail qui dit tout : la gare centrale, la Hauptbahnhof, n’a été inaugurée qu’en 2006. Avant, il n’y en avait pas, car une ville divisée n’a pas de gare centrale.

Les bâtiments modernes de la Potsdamer Platz à Berlin

2 – Les monuments emblèmes

Le tour des monuments se fait à pied le long de l’axe Unter den Linden-Tiergarten, et il est presque entièrement gratuit.

La porte de Brandebourg (1788-1791, de Carl Gotthard Langhans) est le symbole de la ville et un monument néoclassique inspiré des propylées de l’Acropole. Au sommet, le quadrige de la Victoire, qui a une biographie mouvementée : Napoléon l’a emporté à Paris comme butin en 1806 et il n’est revenu qu’en 1814. Pendant vingt-huit ans la porte est restée dans le no man’s land entre les deux murs, inaccessible à tous : c’est pour cela que les images de la foule la franchissant en novembre 1989 sont devenues l’icône de la chute.

Un peu plus loin se trouve le Reichstag, le parlement allemand, avec la coupole de verre de Norman Foster depuis laquelle on regarde l’hémicycle d’en haut : la visite est gratuite mais sur réservation préalable et les places sont limitées. Je lui ai consacré un article.

Ensuite, en vrac : la colonne de la Victoire au milieu du Tiergarten, qu’on monte pour le panorama ; le Berliner Dom et son énorme coupole ; le Rotes Rathaus, l’hôtel de ville rouge ; la Fernsehturm d’Alexanderplatz, qui avec ses 368 mètres est le plus haut édifice d’Allemagne et un manifeste de la RDA.

Parmi les monuments du XXe siècle, ne manque pas la Kaiser-Wilhelm-Gedächtniskirche, l’église du Souvenir : bombardée en 1943, les Berlinois ont décidé de la laisser mutilée et de lui construire une église neuve à côté. Je lui ai aussi consacré un article, car c’est l’une des choses les plus intelligentes que j’aie vu faire d’une ruine.

Et sur la Potsdamer Platz, qui en 1989 était un immense terrain vague traversé par le Mur et qui est aujourd’hui un quartier entier, regarde la tente de verre et d’acier du Sony Center de Helmut Jahn : qu’on l’aime ou non, c’est le monument à la vitesse avec laquelle cette ville s’est reconstruite.

3 – L’île aux Musées (et ce qui est fermé)

La Museumsinsel, l’île aux Musées, est une île sur la Sprée avec cinq musées d’État construits entre 1830 et 1930, inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1999. C’est la raison de venir à Berlin.

  • le Neues Museum, reconstruit par David Chipperfield en 2009 dans une intervention célèbre (les blessures de la guerre ont été laissées visibles, non effacées), conserve la collection égyptienne avec le buste de Néfertiti, qui est la raison principale d’y entrer ;
  • l’Altes Museum, avec les antiquités grecques et étrusques ;
  • le Bode-Museum, un voyage dans la sculpture du Moyen Âge au XVIIIe siècle ;
  • l’Alte Nationalgalerie, avec l’art du XIXe siècle, allemand et autre (Caspar David Friedrich est ici) ;
  • le Pergamonmuseum, le plus célèbre de tous.

⚠️ Et voici la grande nouvelle, car elle change ton voyage : le Pergamonmuseum est fermé. Il a fermé complètement le 23 octobre 2023 pour le chantier du plan directeur de l’île aux Musées, et ce n’est pas une fermeture brève. J’ai rassemblé les dates, les solutions de repli et ce qui se voit encore dans mon guide du Pergamonmuseum fermé.

  • L’aile nord et le corps central rouvriront le 4 juin 2027, et avec eux les ensembles architecturaux hellénistiques et surtout le grand autel de Pergame, invisible depuis des années.
  • L’aile sud, qui abrite le musée du Proche-Orient ancien, rouvrira bien plus tard : la date prévue tourne autour de 2037. Cela veut dire que la porte d’Ishtar de Babylone, l’un des objets les plus stupéfiants d’Europe, ne se voit pas et ne se verra pas de sitôt.

Si tu as lu de vieux guides (y compris la première version de cet article, qui parlait d’« une grande partie du musée en travaux »), mets ton programme à jour.

Deuxième correction, et celle-ci relève de l’histoire. Dans la première version j’écrivais que le Neues Museum abrite le trésor de Priam, l’or que Schliemann a emporté de Troie. C’est faux : cet or a été acquis par les musées de Berlin en 1881, mais en 1945 il a été emmené à Moscou comme butin de guerre et il se trouve au musée Pouchkine, qui n’a reconnu le détenir qu’en 1994. Ce qui reste à Berlin est une petite partie du matériel troyen. Si tu viens pour l’or de Troie, tu n’es pas dans la bonne ville.

Le Bode-Museum sur l'île aux Musées de Berlin vu depuis la Sprée

La cathédrale de Berlin et sa grande coupole

4 – Les musées hors de l’île (et les deux grandes réouvertures)

Hors de la Museumsinsel il y a trois autres lieux qui valent pour moi le voyage, et deux d’entre eux n’étaient pas dans la première version de cet article car ils n’existaient pas encore sous leur forme actuelle.

La Gemäldegalerie, au Kulturforum près de la Potsdamer Platz, est la galerie des maîtres anciens : Botticelli, Raphaël, Rembrandt, Van Eyck, Rubens, Caravage, Vermeer. C’est le musée que j’ai préféré à Berlin et je lui ai consacré un article entier. (Dans la première version de cet article le lien menait à Wikipédia au lieu de mon propre article : corrigé.)

La Neue Nationalgalerie, à deux pas, est la dernière œuvre de Ludwig Mies van der Rohe : une boîte de verre et d’acier qui est un manifeste du modernisme. Fermée pendant des années, elle a rouvert le 22 août 2021 après six ans de restauration menée par David Chipperfield, avec une exposition Alexander Calder. À l’intérieur, l’art du XXe siècle : expressionnisme, Bauhaus, Nouvelle Objectivité.

Le Humboldt Forum est la nouveauté la plus discutée de la ville. Il se trouve dans le Berliner Schloss reconstruit, le palais royal que la RDA avait démoli en 1950 et qui a été refait de zéro : il a ouvert au public le 20 juillet 2021 et abrite les collections non européennes des musées d’État, c’est-à-dire l’ethnographique et l’art asiatique. C’est un lieu qui fait débat autant pour la reconstruction à l’identique que pour la provenance coloniale de nombreuses collections, et c’est précisément pour cela qu’il vaut la visite : le musée lui-même met la question au centre.

Si tu aimes l’art contemporain, ajoute le Hamburger Bahnhof, une ancienne gare transformée en musée du contemporain.

5 – Les musées de la mémoire

Il y a ensuite à Berlin des musées qui ne contiennent pas d’art mais de l’histoire, et ils sont la raison pour laquelle cette ville te reste. Ils ne sont pas beaux, ils sont durs. Mais c’est bien le propos, et le choix de les construire en pleine ville plutôt que de les cacher est la chose la plus courageuse que l’Allemagne ait faite.

  • le Mémorial aux Juifs assassinés d’Europe, entre la porte de Brandebourg et la Potsdamer Platz : 2 711 stèles de béton de hauteurs différentes sur un terrain ondulé, œuvre de Peter Eisenman, inauguré en 2005. On marche au milieu et à un moment le niveau passe au-dessus de ta tête et tu ne vois plus personne. En dessous se trouve l’Ort der Information, le centre de documentation, avec les histoires de familles précises. Entrée libre ;
  • la Topographie de la terreur, aménagée là où se trouvaient les sièges de la Gestapo et des SS, démolis : une exposition en plein air et à l’intérieur qui retrace l’appareil de persécution du régime. Gratuit ;
  • le Musée juif, le plus grand d’Europe, dans le bâtiment de Daniel Libeskind, où l’architecture elle-même (les couloirs en pente, la tour de l’Holocauste, les « vides ») fait partie du récit de deux mille ans d’histoire juive en Allemagne ;
  • la prison de la Stasi à Hohenschönhausen, qui se visite avec des guides souvent anciens détenus : la visite la plus forte de toutes ;
  • le Museum Blindenwerkstatt Otto Weidt, minuscule et extraordinaire : la fabrique de brosses où Otto Weidt a employé et caché des familles juives en les sauvant de la déportation.

⚠️ Et ici une précision pratique qui compte, car « le musée du Mur » à Berlin désigne deux choses différentes et dans la première version de cet article je les avais confondues :

  • la Gedenkstätte Berliner Mauer, le mémorial du Mur de la Bernauer Straße, est celui qui est gratuit : un tronçon de frontière conservé en entier avec le no man’s land, le mirador, le centre de documentation et sa plateforme panoramique et la fenêtre du souvenir. C’est là qu’on comprend vraiment comment le Mur était fait ;
  • le Mauermuseum de la Haus am Checkpoint Charlie est en revanche un musée privé et payant (autour de 17-18 €), rempli de souvenirs d’évasions. Intéressant, mais pas gratuit et à ne pas confondre avec le précédent.

Le Mémorial aux Juifs assassinés d'Europe à Berlin, le champ de stèles de Peter Eisenman

6 – Le Mur qu’on voit encore

Il reste peu de choses du Mur, et tout est gratuit.

Le tronçon le plus célèbre est l’East Side Gallery, 1,3 kilomètre de mur le long de la Sprée à Friedrichshain, peint par plus de cent artistes à partir de 1990 : c’est la plus longue galerie à ciel ouvert du monde, et on y trouve le fameux baiser entre Brejnev et Honecker de Dmitri Vroubel. Sache que ce que tu vois est en grande partie une repeinte de 2009, car les originaux avaient été détruits par les intempéries et les graffitis.

Il y a ensuite la Bernauer Straße (voir plus haut), qui est l’endroit pour comprendre, et Checkpoint Charlie, le plus touristique et le moins intéressant : la cabane blanche est une reconstruction et les soldats sont des acteurs.

Un dernier détail que j’adore. Regarde les feux pour piétons : celui au chapeau et à la grande enjambée est l’Ampelmännchen, dessiné en 1961 pour l’Allemagne de l’Est. À la réunification il devait être supprimé et remplacé par le modèle occidental, et les Berlinois se sont organisés pour le sauver. Ils ont gagné : c’est aujourd’hui un symbole de la ville avec toute une industrie du souvenir derrière. Sur la photo ci-dessous il est célébré en version géante pour les vingt-cinq ans de l’unité allemande.

Statue géante de l'Ampelmann vert à Berlin, avec l'inscription 25 Jahre Deutsche Einheit sur le socle

Quoi et où manger à Berlin

On dit que la cuisine allemande n’est pas bonne. J’ai été en Allemagne de nombreuses fois et je peux te dire qu’elle est différente de la nôtre, pas moins bonne. Et de toute façon, ce qui est intéressant à Berlin, c’est qu’on y mange le monde.

Les choses à essayer :

  • la currywurst, la saucisse (une vraie saucisse, pas notre knacki) coupée en morceaux avec une sauce au curry, avec des frites ou de la choucroute : elle est née à Berlin dans l’après-guerre et c’est l’institution de la ville ;
  • les Buletten, les boulettes berlinoises, à manger debout ;
  • le döner kebab, qui sous la forme que nous connaissons en Europe a été inventé ici même à Berlin dans les années 1970 par la communauté turque : ici c’est la street food par définition ;
  • les jours froids, un verre de Glühwein, le vin chaud épicé, obligatoire sur les marchés de Noël.

Deux rendez-vous de marché qui valent qu’on organise sa journée autour : le marché turc du Maybachufer les mardis et vendredis, le long du canal à Kreuzberg, qui est un morceau d’Istanbul ; et la Markthalle Neun, également à Kreuzberg, qui le jeudi soir accueille le Street Food Thursday, où l’on mange de tous les continents à petits prix. Un rouleau coréen, une pâtisserie arabe, une bière artisanale : voilà ta soirée réglée.

Le marché turc du Maybachufer à Berlin, avec ses étals le long du canal

Informations pratiques pour visiter Berlin

Comment se déplacer. Les transports sont efficaces et partout : U-Bahn, S-Bahn, tram et bus avec le même ticket. Attention aux zones tarifaires : la AB couvre toute la ville, la ABC ne sert que pour l’aéroport de Brandebourg et Potsdam. Un ticket simple vaut 120 minutes dans le même sens ; au-delà de deux ou trois trajets, le ticket journée est plus avantageux.

Les pass, et lequel choisir. Ce sont deux choses différentes et cela vaut la peine de le comprendre :

  • le Museum Pass Berlin coûte 32 € (réduit 16 €) et donne accès pendant trois jours consécutifs à plus de 30 musées, île aux Musées comprise. C’est celui qui est rentable si tu viens pour l’art : deux musées d’État et demi le remboursent. Dans la première version de cet article j’écrivais 25 €, le prix d’il y a quelques années. Tu trouveras ici le Museum Pass ;
  • la Berlin WelcomeCard inclut en revanche les transports plus des réductions (pas des entrées gratuites) dans de nombreux sites. Elle a du sens si tu te déplaces beaucoup et visites peu.

Si ton parcours est fait de mémoriaux, de Mur et d’East Side Gallery, tu n’as besoin d’aucun des deux : ce Berlin-là est entièrement gratuit.

Quand y aller. De mai à septembre pour le climat et pour les parcs, qui sont ici immenses et très vivants. En hiver il fait froid et nuit tôt, mais les marchés de Noël sont parmi les meilleurs d’Europe. Si le Berlin d’aujourd’hui t’intéresse plus que celui d’hier, sache que la vie nocturne de cette ville est un monde à part, et qu’à l’entrée des clubs les plus célèbres la sélection est sévère.

Un conseil sur l’ordre. N’alterne pas musées d’art et lieux de mémoire dans la même journée. Ce n’est pas une question de logistique, cela ne tient simplement pas : consacre une journée à l’île aux Musées et une aux mémoriaux, et mets une promenade au Tiergarten entre les deux.


Berlin n’est pas une ville qu’on visite, c’est une ville qu’on traverse et qui te fait régler tes comptes avec ce que tu as appris à l’école. Elle n’est pas toujours belle, et je l’ai trouvée mélancolique. Mais c’est la plus nécessaire d’Europe.

Sur le blog tu trouveras les approfondissements sur les trois lieux berlinois dont je t’ai parlé ici : la Gemäldegalerie, le Reichstag et l’église du Souvenir. Et si tu restes en Allemagne, à quelques heures de train il y a Dusseldorf, Cologne et Aix-la-Chapelle.

Et toi, tu viens à Berlin pour les musées ou pour l’histoire du XXe siècle ?