Presque tous les Caravage que tu verras dans ta vie sont accrochés dans un musée, sous un éclairage étudié, à côté d’un cartel. À Naples, sur la via dei Tribunali, il y en a un qui n’a jamais bougé : les Sept Œuvres de miséricorde sont toujours sur le maître-autel de l’église pour laquelle elles ont été peintes, à quelques mètres de l’endroit où le commanditaire les vit en 1607.

Pour les voir, il suffit de dix euros, audioguide compris, sans file d’attente et sans créneau horaire à réserver. Et depuis l’étage au-dessus, tu peux aussi les regarder d’en haut, comme le faisaient les gouverneurs du Pio Monte.

Sur l’horaire, une bonne nouvelle et un avertissement. Le Pio Monte n’a pas de jour de fermeture hebdomadaire, il sauve donc un mercredi, le jour où ferment la chartreuse Saint-Martin et le Palais royal. Le dimanche, en revanche, il ferme à 14:30, alors que du lundi au samedi il reste ouvert jusqu’à 18:00.

Mais qui confierait l’autel de sa propre église à un peintre recherché pour meurtre ?

l interieur octogonal de l eglise du pio monte della misericordia avec le caravage sur le maitre autel

Qui commande un tableau à un homme recherché pour meurtre

Le Pio Monte della Misericordia naquit en 1602, fondé par sept jeunes nobles napolitains qui s’engagèrent à exercer les œuvres de miséricorde avec leur propre argent. Ce n’était pas une confrérie de dévotion : c’était une institution laïque d’assistance, et elle l’est encore.

Quand il arriva à Naples en 1606, le Caravage était en fuite. Il avait tué Ranuccio Tomassoni à Rome et une condamnation capitale pesait sur lui, ce qui faisait de lui un homme que n’importe qui pouvait légalement abattre. Les gouverneurs du Pio Monte lui confièrent malgré tout la première commande pour la décoration de leur église, et le payèrent quatre cents ducats.

Penses-y un instant : à Naples, sept jeunes gens de la meilleure aristocratie, qui venaient de fonder une œuvre de charité, choisirent comme premier peintre un fugitif. Ils ne l’engagèrent pas malgré sa réputation, ils l’engagèrent pour elle.

Sept œuvres dans un seul tableau, et six peintres pour en faire une chacun

Combien de toiles faut-il pour représenter sept actions ? La réponse évidente est sept, et l’église où tu te trouves contient les deux réponses à la fois.

Le sujet est précis et vient de l’Évangile de Matthieu plus un ajout médiéval : donner à manger aux affamés, donner à boire aux assoiffés, vêtir ceux qui sont nus, accueillir les pèlerins, visiter les malades, visiter les prisonniers, ensevelir les morts. Sept actions, sept scènes.

Le Caravage les a mises toutes les sept dans une seule toile, dans une ruelle napolitaine, la nuit. Et l’église elle-même t’offre la comparaison : sur les six autres autels de la même église se trouvent six tableaux d’autres maîtres napolitains du XVIIe siècle, parmi lesquels Luca Giordano, Battistello Caracciolo, Fabrizio Santafede, Giovan Bernardo Azzolino et Giovan Vincenzo Forlì, et chacun d’eux ne représente qu’une seule œuvre de miséricorde.

Tourne sur toi-même au centre de l’église octogonale et compte : six toiles pour six actions, plus une toile qui les contient toutes. Il n’en faut pas davantage pour comprendre ce qu’il avait de plus.

Comment lire le tableau, et la figure qui en vaut deux

Au premier regard, c’est une scène nocturne bondée où rien n’est sacré sauf le haut. Voici où se trouvent les sept actions, de préférence dans cet ordre.

les sept oeuvres de misericorde du caravage, scene nocturne bondee avec la vierge et deux anges en haut

En haut, la Vierge à l’Enfant se penche sur la scène, portée par deux anges énormes qui plongent la tête la première, leurs ailes coupant la toile en diagonale. Ils sont la seule chose surnaturelle du tableau, et le Caravage les comprime contre le bord supérieur, presque sans ciel.

Sur le bord gauche, en haut du groupe humain, un homme renverse la tête en arrière et boit à une mâchoire d’âne : c’est Samson, et il vaut pour donner à boire aux assoiffés.

À gauche du centre, le jeune homme au chapeau à plume et à la manche rouge, qui empoigne l’épée et coupe son manteau, est saint Martin : il vêt ceux qui sont nus. L’homme nu affaissé en bas à gauche, dont tu vois le dos et les jambes, est à la fois celui que l’on vêt et le malade que l’on visite.

Derrière, à gauche, un homme indique du bras tendu : c’est l’aubergiste qui accueille le pèlerin.

Au centre à droite, deux pieds nus sortent d’une porte, et c’est tout ce que le Caravage accorde au mort emporté sous un drap blanc. Au-dessus, un clerc tient une torche allumée, l’unique source de lumière déclarée de toute la toile. Voilà l’ensevelissement des morts, résolu par deux pieds.

À droite, la femme à la coiffe blanche qui tourne la tête vers toi et découvre son sein le tend à travers une grille à un vieillard à la barbe blanche, qui tend le cou vers le haut. C’est la scène antique de la Charité romaine, la fille qui allaite son père en prison pour le maintenir en vie.

Et voilà la trouvaille du tableau : cette seule figure accomplit deux œuvres de miséricorde à la fois, puisqu’elle donne à manger à un affamé et visite un prisonnier dans le même geste. Le Caravage avait sept actions et une toile, et il a réglé le compte en en comprimant deux dans un corps.

Pourquoi ce tableau est encore là : une délibération du 27 août 1613

Comment un chef-d’œuvre de ce poids n’a-t-il pas fini au Louvre, comme la moitié du XVIIe italien ? Non par chance, mais grâce à un acte administratif que tu peux voir de tes yeux.

Le 27 août 1613, six ans après la livraison, les gouverneurs du Pio Monte consignèrent que le tableau de Michelangelo da Caravaggio placé sur le maître-autel de leur église ne pourrait être vendu à aucun prix et devrait toujours rester dans cette église. Dans la même délibération ils limitèrent aussi le droit d’en faire des copies, n’autorisant que quelques artistes, dont Battistello Caracciolo.

le registre des deliberations du pio monte ouvert a la page de 1613 interdisant la vente du tableau

Le registre des délibérations est exposé sur le parcours, ouvert à cette page, et avec un peu de patience il se lit vraiment. Quelques lignes de cursive du XVIIe siècle ont maintenu un Caravage à sa place pendant quatre siècles, tandis qu’autour la ville était saccagée, bombardée et reconstruite. C’est l’un des documents les plus efficaces de l’histoire de la protection du patrimoine italien, et il est exposé dans une vitrine que presque tout le monde dépasse en courant pour aller voir le tableau.

L’étage au-dessus, et le siège d’où on le regarde

Au-dessus de l’église court la galerie de tableaux du Pio Monte, avec la collection de l’institution et ses salles d’apparat. Depuis le coretto on domine le tableau, et c’est un point de vue que les visiteurs cherchent rarement : de là-haut la toile se voit légèrement en raccourci, telle que la voyaient les gouverneurs depuis leurs balcons de bois pendant leurs réunions.

Ces balcons, tu les repères déjà d’en bas : ce sont les grilles de bois qui courent au-dessus des autels, et elles expliquent le plan octogonal de l’église. Une salle ainsi faite, sans nefs latérales, permettait aux gouverneurs d’assister à l’office d’en haut sans se mêler aux pauvres qui y assistaient en bas. L’architecture, ici, est un organigramme.

Informations pratiques

Données vérifiées le 10 septembre 2026 sur le site officiel du Pio Monte. Les tarifs et les horaires changent : revérifie avant de partir.

Billets. Le plein tarif coûte 10 euros et comprend l’église, la galerie de tableaux et l’audioguide en italien, anglais et français, qui vaut la peine d’être utilisé. Le tarif réduit coûte 8 euros et s’applique aux moins de 25 ans, aux groupes de plus de quinze personnes et aux détenteurs de l’Artecard. Le billet famille coûte 20 euros pour deux adultes et jusqu’à trois mineurs de moins de seize ans. Les groupes scolaires paient 3 euros par élève.

Horaires. Le musée ouvre du lundi au samedi 10:00-18:00, avec dernière entrée à 17:30, et le dimanche 9:00-14:30, avec dernière entrée à 14:00. Il n’y a pas de jour de fermeture hebdomadaire. Il ferme le 25 décembre et le jour de Pâques ; les 24 et 31 décembre et le 15 août il ferme à 14:30.

Attention au dimanche. La fenêtre dominicale est de cinq heures et demie contre huit les autres jours, et elle s’ouvre plus tôt : à 9:00 au lieu de 10:00. Si ton seul jour libre à Naples est un dimanche, c’est la visite à faire en premier, le matin.

Gratuité. L’entrée est gratuite pour les membres du Pio Monte, pour les personnes en situation de handicap accompagnées, pour les guides touristiques agréés, pour les détenteurs de la carte ICOM et pour les enfants jusqu’à six ans.

Réservation. Inutile pour les individuels. Pour les groupes il vaut mieux appeler d’abord le 081 446944, qui est le numéro de la caisse.

Comment y aller. L’entrée est via dei Tribunali 253, sur le decumanus majeur, face au flanc de la cathédrale. Depuis le métro ligne 1, descends à Duomo ou à Museo et marche quelques minutes. La zone est piétonne : n’arrive pas en voiture.

Combien de temps prévoir. Quarante minutes pour l’église avec l’audioguide. Une heure et quart en ajoutant la galerie, le coretto et le registre des délibérations.

Le reste de Naples

Attention à une chose que l’on lit souvent et qui est fausse : ce n’est pas le seul Caravage visible à Naples. Il y en a deux autres : le Martyre de sainte Ursule, la dernière œuvre du peintre, exposé aux Gallerie d’Italia sur la via Toledo, et la Flagellation du Christ de 1607, qui se trouve au musée de Capodimonte depuis 1972. Si tu es venu à Naples pour lui, cela fait trois étapes et non une.

Le Pio Monte est sur le decumanus majeur, à quelques pas de la cathédrale avec le trésor de saint Janvier et de l’entrée de la Naples souterraine. En descendant vers Spaccanapoli tu rencontres la chapelle Sansevero et le cloître de majoliques de Santa Chiara. L’ordre conseillé, avec les fermetures, est dans que voir à Naples en 2 jours.

Pour voir ce que les peintres napolitains firent après avoir vu ce tableau, monte à la chartreuse Saint-Martin, dont l’église est un catalogue du caravagisme local, ou va au musée de Capodimonte. La vie du peintre, avec ses autres œuvres dispersées en Italie, est dans le Caravage, vie et œuvres.

Crédits photographiques : intérieur de l’église par E. della Morte (CC BY-SA 3.0) ; registre des délibérations par « ho visto nina volare » (CC BY-SA 2.0). Les Sept Œuvres de miséricorde du Caravage sont dans le domaine public. Toutes depuis Wikimedia Commons.