Dans le quartier qui s’appelle encore Bourg Saint-Ours, juste hors de la Porta Praetoria, se dresse un ensemble qui donne en un après-midi trois choses que l’on trouve d’ordinaire dans trois villes différentes : un cloître roman aux quarante chapiteaux narratifs, un cycle de fresques des environs de l’an mille muré au-dessus des voûtes, et une crypte.
Attention : la pièce la plus importante ne se voit pas en entrant dans l’église. Les fresques sont dans les combles, dans l’espace entre les voûtes gothiques et la charpente, et l’on n’y accède qu’avec la visite guidée, qui part à heures fixes : 11:00 et 16:00, et 15:00 du 3 novembre à mars. Si vous arrivez à 12:30 l’église est ouverte et gratuite, mais la raison principale de votre venue à Aoste vous a échappé de quatre-vingt-dix minutes.

Ce n’est pas une église, c’est un empilement
Ce que nous appelons Saint-Ours est en réalité une superposition de bâtiments. Dessous se trouvent les restes de deux églises paléochrétiennes du Ve siècle et une nécropole ; au-dessus, l’église actuelle naît de la restructuration radicale voulue par l’évêque Anselme Ier entre la fin du Xe et le début du XIe siècle, qui lui donna trois nefs couvertes de charpentes et trois absides semi-circulaires à l’est.
Puis arrive le gothique, et c’est là que se joue tout le reste : les charpentes sont remplacées par des voûtes, et les voûtes sont bâties plus bas que le toit. La bande haute des murs, peinte un siècle et demi plus tôt, se retrouve enfermée entre les deux. Au XVe siècle le prieur Georges de Challant refait la façade, ajoute sa chapelle et fait sculpter le chœur de bois.
L’ensemble comprend aujourd’hui l’église, le cloître, la crypte, le prieuré avec la chapelle de Challant et le clocher. Le tout tient dans un espace que l’on traverse en vingt pas.
Le cloître : quarante chapiteaux et un livre de pierre
Qu’est-ce qui distingue ce cloître des dizaines de cloîtres romans que vous avez déjà vus ? On entre par le flanc de l’église et l’on passe du bruit de la rue à la lumière d’une pelouse carrée. Le cloître date du milieu du XIIe siècle, avec des colonnes géminées en pierre sombre sous des arcs en plein cintre, et par-dessus un toit de lauzes, les dalles de pierre grise que l’on pose en écailles dans toute la Vallée d’Aoste.
La Ville d’Aoste compte quarante chapiteaux sculptés et qualifie ce choix d’« assez rare en Italie ». Il vaut la peine de comprendre pourquoi elle le dit, car ce n’est pas de la fierté locale. La plupart des cloîtres romans italiens emploient les chapiteaux comme décor : feuilles, entrelacs, bêtes héraldiques. Ici au contraire les chapiteaux racontent : scènes bibliques, épisodes de la vie de saint Ours, fables de tradition populaire. Chacun est un panneau, et en parcourant le portique on lit une série.

Le renard et la cigogne, ou Ésope dans une église alpine
Un chapiteau vaut à lui seul le billet à deux euros, et mieux vaut le chercher tranquillement car il est petit. Il représente la fable du renard et de la cigogne : le renard qui avait servi le potage sur une assiette plate se retrouve invité à dîner, et la cigogne lui présente la nourriture dans un vase au col si long que seul un bec peut y entrer.

Arrêtez-vous un instant sur ce que cela signifie. Nous sommes dans un cloître de chanoines, au milieu du XIIe siècle, au fond d’une vallée alpine, et au sommet d’une colonne quelqu’un a sculpté un apologue païen que les lecteurs médiévaux connaissaient par les recueils ésopiques. Ce n’est pas une hérésie et ce n’est même pas une bizarrerie : la fable servait d’exemple moral, et sa morale, ne fais pas à autrui le tour que tu ne voudrais pas subir, se tient très bien à côté d’une scène biblique. Il reste pourtant qu’au cloître de Saint-Ours un renard et une cigogne partagent l’espace avec les apôtres, et cela dit combien la culture de ces années-là était poreuse.
Les fresques du XIe siècle, et pourquoi elles sont encore là
Comment un cycle peint vers l’an mille nous parvient-il dans cet état ? La réponse est que personne ne l’a plus vu pendant des siècles, et c’est ce qui l’a sauvé.
Quand les voûtes gothiques furent bâties sous le niveau du toit, la bande haute des murs peints se retrouva scellée dans un espace obscur, sec et inaccessible. Au cours des cinq siècles suivants l’église fut refresquée, repeinte, remaniée selon le goût du moment, comme toutes les églises. Le cycle du XIe siècle n’a rien subi de tout cela, parce qu’il était muré. Ce que l’on voit aujourd’hui en montant l’escalier est de la peinture du XIe siècle restée seule avec elle-même.
Les sujets, pour ce qui s’en lit, sont des histoires des apôtres et des épisodes évangéliques, parmi lesquels le Christ marchant sur les eaux et la tempête apaisée, plus des scènes de martyre. Avec le cycle contemporain de la cathédrale, cela fait d’Aoste l’un des centres principaux de la peinture ottonienne en Europe, et ce n’est pas une formule touristique : de la peinture murale de cette époque, il en a très peu survécu en Europe.
Attention à une méprise fréquente, y compris sur certains panneaux. Le commanditaire est Anselme Ier, évêque d’Aoste entre 994 et 1026. Ce n’est pas Anselme d’Aoste, le philosophe auteur du Proslogion devenu archevêque de Cantorbéry : celui-là naquit dans la ville vers 1033, après la mort de l’évêque, et c’est une autre personne. Deux Anselme aostois à trente ans de distance, et le plus célèbre des deux n’a rien à voir avec les fresques.

La crypte, la partie la plus ancienne où l’on marche
On descend sous le presbytère et la température tombe d’un coup. La crypte est un petit bois de colonnes portant des voûtes d’arêtes basses, et elle conserve des matériaux de remploi : certains fûts et certains chapiteaux n’ont pas été faits pour cet endroit, ils viennent d’édifices plus anciens et ont été remis au travail ici.
C’est le point où l’ensemble montre son âge sans l’expliquer. Au-dessus de vous une église gothique à façade du XVe siècle, au milieu un cloître du XIIe, sous vos pieds un espace qui dans sa forme actuelle remonte au XIe et repose sur des fondations plus anciennes encore. Restez en silence deux minutes et vous sentirez la stratigraphie mieux que ne l’expliquera aucun panneau.
Le clocher, qui était une tour de défense
Le clocher que l’on voit depuis le cloître n’est pas né clocher. C’est une tour fortifiée ensuite surélevée et transformée : on reconnaît la maçonnerie de pierre équarrie de la partie basse et les baies géminées et triples qui s’ouvrent en montant, de plus en plus nombreuses vers le sommet, avec la flèche et quatre flèches secondaires aux angles.
Ce jeu d’ouvertures qui se multiplient vers le haut est une règle pratique des clochers romans : en bas le mur doit porter, en haut il ne doit que contenir les cloches et laisser sortir le son, donc il s’allège. Ici pourtant la partie basse est plus massive que nécessaire, et c’est le résidu de la fonction d’origine. Cette tour aussi, comme les huit tours romaines de l’enceinte dont j’ai parlé dans l’article sur le théâtre romain et les remparts, a survécu parce qu’elle a changé de métier.

La chapelle de Georges de Challant et le chœur de bois
Le prieur Georges de Challant, qui dirigea l’ensemble dans la seconde moitié du XVe siècle, est l’homme qui a donné à Saint-Ours le visage qu’elle porte aujourd’hui. De lui viennent la façade à pignon bordé de terre cuite rouge avec ses pinacles, la réfection du prieuré et la chapelle qui porte son nom, comprise dans la visite guidée.
De lui vient aussi le chœur de bois du XVe siècle, sculpté de figures sous des dais, qui se tient dans le presbytère et se voit aussi depuis l’église. Challant fut un commanditaire au sens plein : un homme qui, dans une vallée périphérique, a fait venir des ateliers capables de travailler au niveau des cours, et qui a laissé son nom sur tout ce qu’il a touché.
Informations pratiques
Données vérifiées le 7 septembre 2026 sur le portail touristique de la Région Vallée d’Aoste et sur le site de la Ville d’Aoste. Les prix et les horaires changent : revérifiez avant de partir.
Billets. L’église est gratuite. Le cloître en visite libre coûte 2 euros, réduit à 1 euro pour les mineurs. La visite guidée comprenant le cloître, la chapelle du prieuré, les fresques des combles et la salle capitulaire coûte 10 euros, réduit à 5 euros pour les mineurs et les détenteurs de l’abonnement musées. Les moins de six ans entrent gratuitement.
Attention : les tarifs de 2019 circulent encore sur internet. Quand l’association Mirabilia a repris la gestion, la visite coûtait 2 euros pour le seul cloître, 5 avec la chapelle de Challant et 7 avec les fresques des combles. Ces chiffres relèvent de l’histoire, non d’une option moins chère : la visite guidée complète coûte aujourd’hui 10 euros.
Horaires. L’église ouvre tous les jours 9:00-18:00. Le cloître ouvre 9:00-19:00 d’avril à septembre, 9:00-18:00 en octobre et jusqu’au 2 novembre, 9:00-17:00 du 3 novembre à février et 9:00-18:00 en mars. Les visites guidées partent chaque jour à 11:00 et à 16:00, et à 15:00 du 3 novembre à mars. Fermé le 25 décembre.
Gratuités. Outre les enfants de moins de six ans, les mineurs paient le tarif réduit tant pour le cloître que pour la visite guidée. L’église reste toujours en accès libre, y compris hors des heures de visite.
Comment y aller. L’ensemble se trouve via Sant’Orso, dans le Bourg Saint-Ours, hors de la Porta Praetoria vers l’est : cinq minutes à pied depuis le centre, dix depuis la gare. La gestion revient à l’association culturelle Mirabilia, téléphone 329 5444625, et les guides travaillent en italien et en français, avec d’autres langues sur demande.
Combien de temps prévoir. Une heure et demie avec la visite guidée complète, une demi-heure si vous vous arrêtez au cloître. Songez que les départs fixes de 11:00 et 16:00 doivent s’emboîter dans le reste de la journée, et que c’est la contrainte qui décide de l’itinéraire plus que toute autre.
Le reste d’Aoste
Les 11:00 et les 16:00 de Saint-Ours sont les deux jalons autour desquels tout le reste se construit, et la façon de les emboîter, je la raconte dans que voir à Aoste en un jour. L’autre cycle du XIe siècle, contemporain et voulu par le même évêque, se trouve dans les combles de la cathédrale et j’en parle dans la cathédrale d’Aoste, les mosaïques du chœur et le trésor. Les autres pièces du groupe sont le théâtre romain et les remparts, le site mégalithique de Saint-Martin-de-Corléans et l’arc d’Auguste avec le pont de pierre.
Si les cloîtres romans qui se lisent chapiteau par chapiteau vous intéressent, le plus grand terme de comparaison italien est celui de la cathédrale de Monreale, où les colonnes géminées sont deux cent vingt-huit et où le cloître, comme ici, se paie à part.
Crédits photographiques : façade et cloître de Zairon, galerie du cloître, crypte et clocher de Moleskine (CC BY 4.0 et CC BY-SA 4.0). Toutes depuis Wikimedia Commons.